6 décembre 2013 : une lettre et une tombe

 
Cher Wanis,
 
Ton anniversaire est un rendez-vous important pour moi. Non seulement parce que tu es l’être qui m’a le plus touchée, le plus troublée, mais, aussi parce que j’ai, à cette occasion, quelque chose à prouver à moi-même et peut-être aux autres : je ne t’ai pas oublié. Ma lettre annuelle est un moment qui me conforte dans ma conviction : tu es mon enfant, mon aîné et un enfant ça reste toujours dans nos pensées, à chaque respiration, à chaque battement de cœur, à chaque pas dans la vie, à chaque projet, à chaque rumination mentale la nuit en attendant les bras de Morphée. Pour moi, tu existes et tu continueras d’exister.
Cette missive du 6 décembre est aussi une réplique à tous ces gens gavés de certitudes qui me conseillent maladroitement de tourner la page. A ceux qui prédisent un oubli imminent au bout de quelques années ou à l’arrivée d’un autre bébé. Ils oublient que célébrer un mort n’est pas forcément synonyme de douleur et de deuil. Il peut être porteur de sérénité, voire de béatitude.

Un autre moment que j’attends avec foi et espoir : la visite de ta petite sépulture. C’est saisissant de savoir que tu es là à un mètre ou deux de la surface, entouré de mes photos, de ma lettre d’adieu, de ton jouet et que tu portes toujours le bonnet blanc que je t’ai enfilé délicatement le jour de l’enterrement. Bien sûr, je refuse d’admettre que ce couvre-chef en coton biologique doit être vide aujourd’hui, contenant à peine la poussière de tes ossements.
Avant d’entrer au cimetière, je passe chez le fleuriste du coin. Et à chaque fois, je me demande quel bouquet acheter pour témoigner de mon amour. Le plus cher ? Le plus grand ? Le plus beau ? Alors, je ferme les yeux pour ramener à mon esprit ta douce image et je les rouvre en évitant cette fois-ci d’inspecter les prix pour être guidée par le seul souvenir de ta personne…et c’est là que je trouve le bouquet qui ressemble le plus à mon Wanis. C’est souvent des anémones, des céraistes ou des achillées.
Au bord de ta tombe, je dis que tu me manques et je déballe tout… mes heurs et malheurs. Parfois, je te demande de m’aider à faire des choix... Je t’arrose ensuite d’eau et enlève les pierres, pas assez belles à mon goût, de la petite colline. En m’éloignant des lieux, je me retourne à plusieurs reprises car j’ai toujours le sentiment de ne pas rester assez longtemps, pas avoir assez profité de cette proximité.
Quand il fait beau, ce qui est rare sous les cieux nordiques, je suis contente pour toi. J’imagine les rayons du soleil transpercer la terre pour caresser ta peau et illuminer ton cercueil. Quand il neige, j’ai un pincement au cœur en pensant que tu es seul dans le froid et l’obscurité. Mais, ma consolation et que tu es enterré dans un endroit propre et vert où les vivants s’éclipsent pour laisser s’exprimer le silence des morts au milieu des gazouillis des oiseaux et du friselis des arbres.
 
Je t’aime comme je n’ai jamais aimé.
 
Ta maman

6 décembre 2012 : Deux ans avec toi. Sans toi.

 
Cher Wanis,
 
C’est ton deuxième anniversaire et tu n’es pas là pour souffler les bougies. Mais, tu n’as jamais été aussi présent dans ma vie qu’aujourd’hui. Plus tu t’éloignes dans le temps, plus tu t’installes dans mon cœur.
Je refuse de t’oublier parce que je ne veux pas renoncer à ma maternité aussi brève soit-elle. Et puis, tu m’as tellement donné que ce serait ingrat de te tourner le dos.
La douleur est toujours là…lancinante mais j’ai appris à l’apprivoiser. Je sais maintenant être triste pour t’avoir perdu tout en étant heureuse de vivre la vie. Je sais vivre seule tout en vivant pour deux.
 
Tu me manques, Wanis. Et la curiosité attise ce sentiment brûlant de l’absence. Je me demande souvent à quoi tu pourrais bien ressembler à tes deux ans. De quelles couleurs seraient ta peau, tes yeux, tes cheveux…
L’autre jour, nous parlons, ton père et moi d’un gagnant à la loterie qui a remporté 162 millions d’euros. Une jolie somme qui me fait rêver. Ton papa me demande alors ce que je ferais si c’était moi qui gagnais le jackpot. Bien sûr, je gâterais mes proches… bien sûr, je ferais un tour du monde mais je réaliserais surtout trois fantasmes te concernant et que je t’énumère en empruntant la litanie présidentielle :
Moi, euro-millionnaire, je solliciterais les meilleurs anthropologues du monde, spécialistes du vieillissement, pour dessiner ton visage à un an, deux ans…20 ans. Je commanderais à chacun de tes anniversaires un portrait actualisé que j’imprimerais sur un géant gâteau à la pâte d’amande.
 
Moi, euro-millionnaire, je ferais faire ta statue de cire. Par sa beauté, elle ferait pâlir toutes les figures astiquées du musée Grévin. Et je l’embrasserais à satiété. Car je n’ai pas oublié ma frustration le jour de ta naissance. Tu étais tellement petit, tellement limpide que je n’osais pas te coller les baisers que je voulais. Mes lèvres effleuraient à peine ta peau de peur de la lacérer. J’ai plus étreint ta photo que toi.
 
Moi, euro-millionnaire, je noierais les librairies de la planète d’une série pour enfants qui s’appellerait « Hikayat Wanis ».Elle raconterait les aventures fantastiques d’un délicieux personnage dans le monde des grands.
 
Mais, je n’ai pas gagné au loto… Et tant que je ne suis pas millionnaire, tu resteras pour moi ce beau bébé aussi fragile que courtois qui a fait une brève apparition dans ce monde… sans pousser un cri, juste des sifflements annonçant un départ imminent.

Je t’aime comme je n’ai jamais aimé
Ta maman

6 décembre 2011: Premier anniversaire d'une naissance endeuillée


Cher Wanis,

Mon cadeau
Voilà un an que tu es né, un an que tu es parti…
Je t’écris pour te dire combien je t’aime et je pense à toi.
Tes photos ne quittent jamais ma table de chevet… De même que la brassière et les chaussettes que je ne t’ai pas enfilées le jour de l’enterrement.

Pour ton premier anniversaire, je t’ai acheté une collection de contes de Muhammad Atiya Al-Abrashi. Ce sont des histoires charmantes que ta maman lisait quand elle était enfant. L’un des contes s’appelle «Nisyan al jamil» (ingratitude). L’histoire raconte la destinée hors du commun d’un bébé persan né avec les cheveux tout blancs comme la neige et aussitôt abandonné par son père qui croyait que c’était une fille. J’imaginais ce petit tellement mignon que je lisais inconsciemment le titre « Nayssane al jamil » (Nayssane le beau) ! D’ailleurs, parmi les prénoms qui me tentaient quand j’étais enceinte de toi, Nayssane occupait une place de choix. Mais ta mamy voulait « Wanis » que je trouvais tout aussi charmant.
A propos, elle était la première à se rappeler ton anniversaire. Elle m’a appelée et t’envoie plein de bisous de Marrakech.

En un an, beaucoup de choses se sont passées, Wanis. Tu m’as fait grandir de plusieurs années. Ta mort m’a appris des choses sur la vie.
J’ai finalement pris la décision dont je t’ai fait part dans ma première lettre. Et je crois que c’est la bonne.

C’est dur de vivre ton absence. Encore dur de m’y savoir irrémissiblement condamnée.
Je viendrai déposer, à la première occasion, un bouquet de fleurs sur ta tombe.
Je t’aime comme je n’ai jamais aimé.

Ta maman







Le début de l'histoire...


Moi, à l'âge de deux ans
Un bébé, j'en rêve toujours... depuis que je suis enfant...
A l'âge de six ans déjà, il m'arrive de simuler la démarche d'une femme enceinte en allant à l'école. Mon geste provoque, à maintes reprises, l'hilarité des passants !

Mes poupées sont pour moi beaucoup plus que des jouets. Je me rappelle de Max, le poupon pleureur que m'offre mon père à mon huitième anniversaire. Je suis aux petits soins pour lui...Je m'impose même des contraintes pour me persuader d'être une vraie maman qui pouponne un vrai bébé. C'est ainsi que je fais un trou au niveau de sa culotte ce qui me permet, quand je lui donne le biberon, de courir lui changer les couches !
Ce rêve m'accompagne pour plus tard... Au collège, je discute des heures interminables avec ma copine Malika de la bonne stratégie  pour l'éducation de nos enfants ! Nous voulons que nos petits bouts de chou intègrent absolument l'école publique pour qu'ils soient en phase avec la réalité du peuple. Cela nous mène à un dilemme car nous savons pertinemment que la qualité de l'enseignement public laisse à désirer. Il faut alors inventer mille astuces et une vraie pédagogie pour accompagner le développement cognitif de l'enfant à la maison !
Grossesse simulée!
Au lycée, je rêve sérieusement de mariage avant mes vingt ans et de beaucoup d'enfants. J'en suis perplexe car je voudrais en même temps faire des études de médecine et je sais que mon projet professionnel n'est pas compatible avec mon désir précoce de maternité.
En attendant, j'applique à chaque fois que mon désir me prend les tripes, un rembourrage pour faux ventre et n'hésite pas à solliciter ma cousine pour me prendre en photo!

Quand je me marie en 2009, je vois mon rêve plus réalisable mais là encore je dois m'armer de patience car je viens de rejoindre mon mari en France et dois d'abord trouver un travail...ça me parait tellement long et frustrant. Et ce qui amplifie encore ce sentiment c'est ma dysménorrhée. Je vois également dans l'accouchement une délivrance de ce mal menstruel handicapant.


Le parcours de mon Wanis


En mars 2010, nous décidons, mon mari et moi, de mettre en route le bébé. Petit problème : je veux que ça marche du premier coup ! Il m'arrive alors de me caresser le ventre dès les premiers jours d'ovulation ! Et à chaque menstruation, je m'éclate en pleurs...
Quatre mois plus tard, je vois une gynécologue et lui demande un traitement pour accélérer le processus. Elle me prescrit Duphaston pour régulariser d'abord mon cycle. Mais ce que je ne sais pas c'est que ce jour là le processus de nidation est d'ores et déjà entamé ! Je commence alors mon traitement et me plains au bout de quelque jours de malaises et coliques.  J'appelle le médecin qui m'affirme que le traitement n'y est pour rien et me prescrit SMECTA car selon elle je dois avoir un souci au niveau des intestins. Elle me signale également qu'un retard des règles de 10 à 15 jours est constaté après l'arrêt du traitement.
10 jours après, pas de règles... ma mère me certifie que je suis enceinte. Ses pronostics me comblent d'allégresse mais je préfère garder les pieds sur terre.
Mon mari remarque, pour sa part, que mes seins doublent de volume et mes malaises nocturnes l'intriguent de plus en plus.
Quant à moi, je guette ce 15ème jour avec à la fois bonheur et inquiétude et mon cœur bat la chamade à chaque fois que je vais aux toilettes. 
Les empreintes pieds de Wanis

Le 15ème jour : rien. Ma mère, qui m'appelle quotidiennement pour avoir des nouvelles, est affirmative : "tu ne les auras plus tes règles inshallah"! Pourtant, moi, qui suis parfois saisie d'un pessimisme déconcertant, me dit :"Le 15ème jour n'est qu'à son début..." Alors pour être prudente, je dois attendre le 16ème ! 

Ce jour là, je constate des pertes rougeâtres et suis prise de dégoût. J'appelle ma mère qui me rassure encore une fois...Elle a raison, les jours passent, les nausées sont fortes et la probabilité d'une grossesse se précise. J'ai rendez-vous avec la gynécologue le 27 août, le jour de mon anniversaire. Elle me fait une échographie et m'annonce la bonne nouvelle ! Je suis déjà à la huitième semaine débutante. C'est le plus beau cadeau d'anniversaire que j'ai jamais eu. La veille, j'ai démarré un nouveau travail, un CDD de 4 mois, à l'issue duquel je compte me préparer à la venue de mon bébé.

Wanis, plus qu'un bébé: un complice
Commence alors une belle histoire d'amour et de complicité avec cet être cher que j'appelle déjà Wanis, un prénom masculin (car je suis persuadé que c'est un garçon) choisi par ma mère mais qui convient parfaitement à mon bébé. En arabe, ce mot signifie le compagnon et l'ami intime. Je communique toujours avec lui et lui fais des confidences.
Le matin, je caresse mon ventre et m'adresse à mon ange: "On va au boulot Wanis... Réveille toi mon chéri. Oh! Tu veux encore dormir..." A midi :"Et voici ta compote de fruits, allez ouvre la bouche !"

Une fois, en passant devant une pâtisserie, je l'imagine en train de me réclamer un petit pain et lui dis: "Ah tu veux un petit pain aux amandes mon cœur?" et je lui en achète même si je n'en ai pas spécialement envie.
Sous la douche, je passe de longs moments à contempler mon ventre et y applique une couche de shampoing pour Wanis !
Parfois, je trouve les neuf mois trop longs et je dis même un jour à ma belle mère: "j'aimerais bien voir ce qui se passe à l'intérieur de mon ventre, voir si le bébé va bien. Neuf mois c'est une éternité!" Elle me répond: "tu es drôle toi ! C'est comme ça pour tout le monde !"
A cinq mois, j'ai le ventre bien rond et j'achète alors un pantalon, une salopette et deux robes de laine...J'adore mon ventre et je veux l'exhiber. Ma peau aussi s'embellit et mes cheveux deviennent, comme par magie, sains et brillants.
Je suis comblée par cette grossesse mais je suis tout le temps préoccupée par le bébé et l'angoisse de le perdre me paralyse.
Le 23 novembre, je vois mon médecin et lui fais part de mon inquiétude. Il me rassure, me dit que le bébé bouge comme un diable et que je me fais du mouron pour rien.

Le jour où Wanis s'endort...pour de bon


Le bracelet de naissance de mon
bébé Wanis
Le 5 décembre, un dimanche, je fais un peu de ménage, prépare un plat et conduis à 18h ma belle fille chez une copine...A 21h, je commence à avoir des contractions tout à fait supportables. J'appelle une amie au Maroc qui me dit que ce n'est pas normal: "Les douleurs, on les a quand on veut accoucher"! Ses paroles m'inquiètent mais je me rassure en me disant que je ferai le point avec mon médecin mardi.

La pince du cordon ombilical
A 22h, les contractions sont de plus en plus insistantes et surviennent toutes les 5 minutes...La nuit est longue et éprouvante. L'option d'aller aux urgences m'échappe comlètement sous le poids de la douleur.
Le lendemain à 7h, je vais aux toilettes et sens mon vagin s'alourdir et prendre la forme d'une boule. Je touche alors une chair et suis prise d'une hystérie de pleurs et je cris: "non, ne me quitte pas Wanis!" Plus le temps ni l'envie de faire pipi. Je pousse le corps étrange avec mon pouce et regagne rapidement ma chambre. J'appelle les urgences, mon mari et ma cousine au Canada à qui je lance d'emblée :"si je le perds, je me suicide" Les contractions reprennent. Les pompiers arrivent. On m'emmène à l'hôpital. Une sage femme me reçoit et me demande si j'ai des saignements...Je réponds par la négative et la supplie de sauver le bébé. Elle me laisse dans la salle des consultations et va appeler ses collègues.

Trois jours avant son enterrement,
j'achète cette tenue à Wanis.
Finalement, ne voulant pas le
déranger,  nous préférons,
son papa et moi, le laisser
drappé dans son linceul douillet.
Je lui ai juste mis le bonnet. 
Je sens alors un écoulement. Je baisse ma culotte et crie de toutes mes forces : "Aidez moi s'il vous plait...je saigne" Une gynécologue m'ausculte puis appelle au téléphone. Je l'entends dire :"Dilatation complète...position siège". Elle vient ensuite vers moi et me dit :"Madame, vous allez accoucher" En une fraction de seconde un espoir surréaliste me saisit :"peut être que c'est normal. Moi, je suis à terme au bout de cinq mois et alors ?!" Mais je me rends compte tout de suite du drame. Le ciel me tombe sur la tête. Je dis au médecin: "mais il est tout petit. Il va survivre ?" Elle me répond sur un air sceptique : "On va faire notre maximum. C'est la grande prématurité madame"
On me conduit à la salle d'accouchement. On ne peut pas faire grand chose pour soulager les contractions; la poche des eaux et déjà bombante. Je m'en fous à la limite... Je veux juste que mon bébé survive. Le personnel médical m'explique que Wanis naîtra vivant, qu'il ne criera pas et que ses battements de cœur s'affaibliront petit à petit jusqu'à ce qu'il s'endorme...
"On ne peut pas le prendre en charge à 23 semaines. Ça nous arrive de mettre un bébé en couveuse mais à partir de la 24ème semaine et encore..." m'explique un médecin. Je la supplie alors d'appeler mon gynécologue "peut-être qu'il se trompe de semaine..."
Je suis dégoûtée de désespoir, désemparée devant cet événement proche aussi irréversible qu'insupportable.
                                                                                                             
Les derniers instants avec Wanis avant
la fermeture imminente du cercueil

J'accouche à 11h10. On m'annonce que c'est un garçon. Je prends mon Wanis dans les bras. Le bébé le plus minuscule que j'ai jamais vu. Je lui dis que je l'aime, lui demande de me pardonner et l'arrose de baisers. Lui, reste stoïque mais je l'entends frémir de temps en temps. La sage femme me certifie qu'il ne souffre pas. La gynécologue et la pédiatre m'assurent, de leur côté, que le bébé ne présente aucune malformation et qu'aucune infection n'est détectée à mon niveau. Ce qui m'arrive est un pur accident. Wanis rend l'âme à 14h. Je ne l'oublierai jamais.

Le rêve annonciateur

Les rêves prémonitoires ça existe...

Une semaine avant la naissance de Wanis, je fais un rêve troublant.
Je casse un œuf et découvre mon bébé à l'intérieur. Je m'inquiète et lui dis: "tu es sorti de ta coquille avant l'heure. On n'est qu'au cinquième mois. Comment faire pour te maintenir en vie jusqu'au neuvième?" Je commence alors à arroser, sans trop y croire, le fœtus avec le blanc d'œuf qui me rappelle le liquide amniotique et me réveille sur cette action désespérante...

Deux jours après, je fais un deuxième rêve encore plus explicite. Je suis dans les toilettes chez mes parents à Marrakech et j'appelle ma mère en criant à la vue de saignements importants.